Entretien exclusif avec Pierre Gattaz, PDG de Radiall, Président du Groupe des Fédérations Industrielles (GFI) et candidat à la présidence du MEDEF

On ressent au contact de Pierre Gattaz l’enthousiasme des jeunes entrepreneurs, la rapidité des parcours fulgurants et l’acuité de ceux qui voient loin. Mais il ne faut pas se méprendre : la constance des idées et la prudence de l’expérience sont bien présentes, elles aussi. Appelé à prendre la présidence du groupe familial en 1992 (période de difficultés économiques), il connaît bien la situation de l’« entreprise mutante », celle qui évolue et doit survivre dans un environnement hostile et complexe. Aujourd’hui, il a déclaré sa candidature à la présidence du MEDEF. Il se livre de façon exceptionnelle à nos lecteurs.

Pouvez-vous revenir sur votre trajectoire personnelle et entrepreneuriale ?

« J’ai un diplôme d’ingénieur télécom et j’ai suivi une formation de management aux Etats-Unis. J’ai travaillé à l’export dans un grand groupe, puis comme chef d’entreprise dans deux PME en difficultés. A cette occasion, j’ai pu me confronter à toutes les problématiques du patron de PME. De cette façon, j’ai tenté de conjuguer le maximum d’expériences pratiques, d’environnements complexes et de variables humaines. »

Vous êtes actuellement le Président du Directoire de RADIALL, entreprise spécialisée dans la conception et la réalisation de composants électroniques. Vous intervenez sur de nombreux secteurs industriels comme l’aérospatial, la défense, le domaine du médical et les Télécoms. Pouvez-vous nous présenter votre entreprise et vos projets en tant qu’entrepreneur ?

« Radiall a été créée en 1952. Quarante ans après, en 1992, c’est la baisse de régime. J’en prends alors la direction et je pousse le groupe familial vers le défi de l’export et des Telecoms en plein développement. Mon but était à la fois de diversifier la structure, de lui apprendre à se surpasser et de repérer de nouvelles approches. Il fallait notamment diversifier l’offre du secteur militaire , à l’époque en crise. En fait, il fallait réinventer Radiall, se tourner vers d’autres produits  et repositionner notre offre vers d’autres marchés. Ainsi, en 2001, 70% du chiffre d’affaires de Radiall était issu des télécoms. Il a fallu réinventer de nouveau Radiall après la grande crise des Telecoms de 2001. Aujourd’hui, en 2012 c’est l’inverse avec 70% dans les secteurs aéronautique, militaire, spatial et instrumentation… Avec la diversification des marchés, et 80 % de notre Chiffre d’affaires réalisés à l’export, à travers un réseau d’une quinzaine de filiales implantées sur les trois continents, nous sommes beaucoup moins vulnérables et nous sommes organisés pour saisir toutes les opportunités qui s’offrent à nous dans le monde…»

Vous êtes reconnu pour votre engagement au service de l’expression patronale et dirigez deux fédérations industrielles, la FIEEC (Fédération des Industries Électriques,  Électroniques et de Communication) et du GFI (Groupe des Fédérations industrielles). Quels sont les enjeux actuels que rencontrent ces deux fédérations ?

« Les crises de 1992, 2001 et 2007 m’ont en effet poussé à m’engager dans le syndicalisme patronal. Je considère cela comme un engagement citoyen pour les entreprises dans leurs fonctions sociétales les plus essentielles. En 2001, il y a eu une prise de conscience des difficultés économiques et de la mauvaise préparation de notre pays à la mondialisation. Il s’est posé aussi le problème de l’anticipation économique compte tenu des nombreuses mutations de l’industrie nationale. Nous n’avons pas su renouveler notre tissu industriel. J’ai voulu participer activement à cette réflexion : mon engagement a débuté par la FIEEC (Fédération des Industries Electriques, Electroniques et de Communication) qui rassemble aujourd’hui 30 syndicats. Nous avons réfléchi ensemble sur une thématique essentielle : le rapport entre les filières du futur et les filières traditionnelles. »

Vous vous êtes récemment déclaré candidat à la succession de Laurence Parisot à la Présidence du MEDEF. Quel est le constat qui vous a conduit à prendre cette décision et quel est votre projet pour le MEDEF ?

« Deux éléments de réponse. 1. Il faut remettre la compétitivité des entreprises au cœur du dispositif MEDEF avec une double focale : celle des grands déséquilibres du pays qu’il faut régler avant qu’ils ne se traduisent par des charges accrues, et celle de la compétitivité des entreprises qui a été trop longtemps laissée de côté au sein du MEDEF. 2. Au-delà, je suis un chef d’entreprise de terrain, je connais l’export et la réussite des politiques économiques des autres Etats et zones économiques. Il est urgent de réaliser une pédagogie de la mondialisation économique ainsi que mettre en avant l’importance de l’économie dans le quotidien de chacun. Il y a donc trois choses à faire avant tout : 1. régler le problème des dépenses publiques, de l’assurance maladie, de l’assurance chômage, de tous ces grands enjeux qui finissent, comme je l’ai indiqué, par alourdir notre fiscalité et mettent un coup d’arrêt à toute volonté d’initiative individuelle (qui bloquent aussi toute aventure entrepreneuriale et donc toute aventure humaine). 2. Faire du patronat une force de proposition et résoudre les problèmes par l’économie. Le MEDEF a un rôle à jouer, et une place à défendre, pour traiter ces sujets. 3. « Traiter le terrain » ce qui se traduit dans les situations d’urgence auxquelles sont confrontées les entreprises par le problème du coût du travail et celui du marché du travail.

Il faut faire du terrain, améliorer l’image du MEDEF, mieux connaître les entreprises et savoir valoriser les entrepreneurs comme des figures essentielles de la vie sociale. Mon atout personnel est ma liberté, dans tous les sens du terme. Il faut démontrer que le salarié, le cadre et le dirigeant ont le même objectif. Diviser la société ne va pas dans le sens de l’intérêt général. »

Comment voyez-vous la situation économique française dans 10 ans ?

« Nous avons cinq problématiques à traiter : le coût de la compétitivité qui est subie par les chefs d’entreprises, l’assouplissement du marché du travail, l’instauration d’une sérénité fiscale pour une fiscalité non punitive mais incitative ; avancer sur le problème du financement des PME ; un environnement réglementaire à simplifier. Retrouvons donc la règle des 5S ! Simplification… Stabilité… Sérénité fiscale… Souplesse sociale… Sécurité juridique… »

Un dernier mot ?

« Les accords compétitivité-emploi sont en cours de transposition. Et nous sommes loin de la flexisécurité à la danoise. Cela étant, cette nouvelle forme de dialogue social montre que notre pays est en train d’avancer positivement dans l’accompagnement des changements en tenant compte de sa situation réelle.

Par ailleurs, nous devrions militer pour que nos jeunes élites issues de nos plus grandes écoles  réalisent un stage obligatoire d’un an en PME  aux côté du patron, en tant que secrétaire général par exemple, complété d’un stage à l’étranger pour développer l’exportation. C’est fondamental pour améliorer l’aspect opérationnel de nos élites et pour qu’ils comprennent la  réalité et l’environnement des forces économiques de notre pays.  Voilà un préalable nécessaire à toute prise de fonction  efficace pour gérer la France  ».

 

La rédaction